Théâtre des Martyrs : "Prométhée enchaîné" d'Henri Bauchau

Dans le cadre du cours de français, en complément d’un parcours sur le mythe, les élèves de rhéto se sont déplacés aux Martyrs afin de s’initier à un genre dramatique sérieux : le tra-gique. Quelque peu anxieux, certains s’attendaient au pire : trop d’emphase, trop de vers, trop d’ennui. Il n’en fut rien. Le « Prométhée enchaîné » d’Henry Bauchau, mis en scène par Daniel Scahaise, devait leur révéler bien des surprises. 

D’abord parce que la scénographie est parvenue à éviter le piège que la pièce, intrinsèquement, lui tendait : un statisme inévitable dû à un héros entravé dans ses mouvements, haut perché sur sa falaise. Comment ? En plaçant le Titan déchu au sommet d’une montagne d’escaliers et en offrant la majeure partie de la scène au chœur des filles de l’Océan. Seize jeunes femmes en tout, éthérées, virevoltantes, sensuelles. Effet saisissant : aucune n’effectue le même mouvement et lorsque l’une parle les quinze autres reprennent ses paroles comme un écho sans fin. Entourant Prométhée de leur chant mélodieux, les Océanides offrent un spectacle visuel saisissant, tant leurs mouvements – aquatiques – paraissent fluides et naturels.

Grâce ensuite à la beauté formelle et à l’ambiance envoûtante du spectacle. Le chœur y est pour beaucoup, certes, mais c’est sans compter l’incroyable pouvoir de suggestion que peut susciter chez le spectateur une mise en scène intelligente : un simple voile couleur saphir, glissant ou déferlant au-dessus des bras agités des Océanides, mêlé au son du ressac des flots, suffit à représenter une mer déchaînée. C’est tellement efficace que l’œil ébahi du spectateur oublie de tendre l’oreille au dialogue entre Océan et Prométhée…

Et Prométhée dans tout cela, me direz-vous ? Après tout, c’est lui le héros. C’est ici que les avis divergent. Les uns le trouvent un peu fade, hésitant entre révolte divine et compassion christique, voire ridicule dans son « lange kangourou ». Les autres se souviennent qu’il est le « voleur de feu » (pour Rimbaud, c’est le poète), celui qui a osé défier les dieux en offrant à l’homme les arts et la connaissance, et se demandent s’il est humainement possible d’incarner un tel personnage, écrasé par le destin, supplicié pendant plusieurs générations, mais portant en germe l’annonce d’un Dieu meilleur et la certitude d’une prochaine délivrance (Hercule passera par là…).

Malgré la difficulté du texte, l’expérience s’est révélée pertinente. Bien préparés notamment par la venue des acteurs en classe les jours précédant le spectacle, les élèves de 6e auront pu admirer toute la puissance de ces héros révoltés qui, tels ceux de Sartre ou de Camus, sont investis d’une dimension symbolique toujours actuelle. Bienfaiteur de l’humanité, Prométhée, en dérobant le feu du progrès aux dieux et en le donnant aux hommes, représente le besoin vital d’apprendre, d’évoluer, de dépasser nos pères et nos maîtres. Source d’émulation, cette attitude de conquête intellectuelle qui veille en chacun n’attend que notre signal pour se réveiller… 

Cédric de Séjournet, professeur de français